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    La forêt des arbres qui grincent

     

    Notre petite commune est entourée de bois qui l'enlacent toute entière. Comme je n'ai guère le sens des frontières, je m'affranchis du cadastre et les regarde comme un ricochet fait par mon jardin loin en terres sauvages - terres qui en vérité sont notre jardin à tous, qui le foulons sans l'abîmer.

     

    Au sud où nous habitons, les bois sont clairs. Peuplés de chênes, de charmes ; ponctués de pins qui invitent le soleil à entrer. De grands rochers dénudés sont allongés sur le coteau sud. Eux qui brûlent sans paraître au soleil de midi ont donné à l'endroit son joli nom de bois des roches.

     

    La forêt des arbres qui grincent

     

    Au nord où nous voyageons, les bois sont recouverts d'un drap de mystère. Les branches hautes tissent un toit de futaie. La lumière peine à parvenir au sol, et seul un soleil puissant peut traverser le voile opaque, cousu feuille à feuille, qui en s'élevant se courbe comme une voûte de cathédrale. À hauteur d'homme les troncs sont exempts de rameau, on peut donc y marcher sans retenue, à visage dégagé - notre joie présentée aux esprits malicieux qui peuplent la forêt. Nous leur remettons en confiance le destin de nos pas.

     

    Soudain une porte s'ouvre en grinçant. Une porte ? Au milieu des bois ? Nous rions de notre méprise - n'est-ce pas pour nous rassurer ? Pour nous contredire, le bois bruit à nouveau. Puis encore, d'un grincement plus fort, nettement, longuement. La forêt toute entière gémit et nos jambes se mettent à trembler. Notre pas se fait lent, précautionneux. Chaque foulée compte triple. Alors qu'une seconde avant le doute nous dévorait, l'évidence soudain nous frappe au cœur : ces grincements proviennent du toit des arbres. À présent libérée, la folie joyeuse envahit notre raison prétendument cartésienne. L'alchimie opère instantanément. Oui. Il y a bien une porte là-haut, qui ouvre sur le ciel, et dont les grincements attestent l'ancienneté.

     

    La forêt des arbres qui grincent

     

    La canopée s'adresse de haut - mais sans mépris - à ses promeneurs : prenez garde, vous pénétrez dans une forêt de mystères. Ce n'est pas un bois dont vous foulez l'humus, mais un océan de chèvrefeuilles et de ronces. Vous marchez dans ses profondeurs ; l'orée des cieux est sa surface. Les druides y cueillent le gui, à la lueur de la lune ; les sorcières y récoltent la belladone, à la lumière d'un flambeau. Les promeneurs, eux, écopent de sueurs froides... et surtout du plaisir immense de se sentir plus petit que la nature.

     

    La forêt des arbres qui grincent

     

    Ainsi notre forêt des arbres qui grincent est-elle aussi celle des peaux que l'on pince, pour s'assurer qu'on ne rêve pas, ou seulement éveillé.


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